« Cela semble toujours impossible, jusqu’à ce qu’on le fasse »
Comment l’exploration spatiale pourrait contribuer à réduire l’insécurité alimentaire sur Terre
Impact Canada, Unité de l'impact et de l'innovation, Bureau du Conseil privé
Je m’appelle Clélia Cothier. Je me suis jointe au programme de Fellowship d’Impact Canada en octobre 2019 pour aider les ministères fédéraux à concevoir et à mettre en œuvre des prix des Défis. Depuis près de deux ans, je travaille avec l’Agence spatiale canadienne (ASC) pour diriger et lancer le Défi de l’alimentation dans l’espace lointain. Le Défi, lancé le 12 janvier 2021, vise la création de nouvelles technologies ou de nouveaux systèmes de production alimentaire qui requièrent un minimum d’intrants et maximisent la production d’aliments sains, nutritifs et appétissants pour les missions spatiales de longue durée, et qui peuvent profiter aux gens sur Terre. Depuis, dix demi-finalistes du Défi de l’alimentation dans l’espace lointain travaillent à leurs prototypes dans le cadre de la phase 2.
L’an dernier, mon collègue Brad Andrews a écrit un article sur le rôle que pourrait jouer l’espace dans la résolution de problèmes ici sur Terre (en anglais seulement) où il examine la façon dont nous pouvons éliminer certains obstacles aux soins de santé à distance grâce au Défi des soins de santé dans l’espace lointain. L’insécurité alimentaire est un problème canadien bien documenté, particulièrement dans le Nord, où la population doit souvent faire face à des niveaux d’insécurité alimentaire considérablement plus élevés (souvent plusieurs fois plus élevés) par rapport à l’ensemble du Canada. L’ASC a pour objectif d’étudier « comment améliorer l’accessibilité à la nourriture partout au Canada, y compris dans le Nord, l’objectif étant de se servir de ces leçons retenues afin d’aider les astronautes à cultiver des aliments dans l’espace ». Les deux dernières années de pandémie et les répercussions des changements climatiques ont également mis en évidence la nécessité croissante de renforcer la résilience, l’indépendance et la souveraineté de la chaîne d’approvisionnement alimentaire canadienne, afin de réduire les risques d’insécurité alimentaire lorsque les chaînes d’approvisionnement mondiales sont mises à rude épreuve.
Avant de me joindre à l’ASC, je n’avais aucune expérience technique dans le domaine spatial ni dans la production alimentaire, et encore moins de connaissances sur la production d’aliments dans l’espace. Alors comment ai-je fini par mener un Défi pour faire pousser de la nourriture dans l’espace? Mon rôle consiste à guider l’Agence spatiale dans un processus de défi d’innovation, tout en m’appuyant sur l’expertise de nombreux experts en la matière. La conception et la mise en œuvre de ce Défi m’ont convaincu que l’espace a le pouvoir d’attirer l’attention sur les problèmes terrestres, de susciter l’intérêt et la curiosité du public et d’encourager l’émergence de solutions originales qui profiteront aux habitants de la Terre.
Comment le Défi de l’alimentation dans l’espace lointain change-t-il concrètement la manière dont nous contribuons à résoudre des problèmes sociétaux plus larges, comme l’insécurité alimentaire, par la production d’aliments dans des environnements éloignés et difficiles? Et comment cela change-t-il la façon dont nous investissons dans la science et la technologie spatiales et dont nous appliquons les avantages qui en découlent?
Faire participer de nouveaux intervenants
Le Défi a réussi à attirer un groupe de candidats diversifiés : parmi les 61 candidats canadiens, 74 % n’avaient pas fait de demande auprès d’un programme de subvention ou de contribution du gouvernement du Canada dans les cinq années précédentes. Voilà l’un des innombrables exemples de Défi appuyant des solutions inattendues pour s’attaquer à de grands problèmes [en anglais seulement]. Les dix solutions choisies pour passer à la phase 2 du Défi sont axées sur une gamme de sujets allant des plantes aux insectes, en passant par les algues et les levures. Une équipe tente de transformer de l’euglène en un produit rappelant le porc effiloché, la salade de thon ou les œufs brouillés, tandis qu’une autre équipe cherche à produire des boissons, des nouilles ou une pâte semblable à du yaourt à partir d’algues. Certains tentent de fabriquer du « bacon spatial » à partir de champignons, et d’autres cherchent à produire une variété de fruits, de légumes et de champignons frais. Ces idées originales sont exactement ce que nous recherchions dans le cadre du Défi!
Faire la lumière sur un sujet important
À la fin de l’année dernière, 177 articles de presse uniques avaient été publiés sur le Défi de l’alimentation. Si les annonces des ministères sont courantes, un tel niveau d’exposition pour un programme d’un million de dollars est inhabituel et sans précédent. L’utilisation de l’espace comme cadre pour l’innovation nous permet manifestement de contribuer à accroître la sensibilisation aux problèmes de la Terre! Le groupe respecté d’experts externes formant le jury a également permis d’attirer l’attention sur la question; en effet, des jurés tels que l’astronaute canadien Chris Hadfield, la chef Lynn Crawford ainsi que Lynn Blackwood, l’une des rares diététiciennes autochtones au Canada, ont apporté un soutien important au Défi.
Interrogés sur les motivations qui les ont poussés à participer au défi, 89 % des candidats ont répondu que c’était pour « la chance de travailler sur un problème difficile qui leur tient à cœur », alors que seulement 28 % ont choisi le prix en soi. Les défis tels que le Défi de l’alimentation dans l’espace lointain ouvrent à tous le processus d’élaboration de solutions, donnant une chance aux Canadiens de travailler sur des questions importantes qui leur tiennent à cœur. L’espace fascine de nombreuses personnes de tous âges dès l’enfance. La passion de tous les participants au Défi est évidente, et associer les défis de la sécurité alimentaire aux futures missions spatiales contribue à l’émergence de solutions originales sur Terre.
Établir des collaborations nationales et internationales
La conception du Défi de l’alimentation dans l’espace lointain a été un véritable exercice de collaboration entre la National Aeronautics and Space Administration (NASA) et l’ASC, et une première collaboration de ce type dans l’organisation d’un concours avec prix. Comprendre les besoins et les réalités contextuelles de chaque organisme nous a permis de créer une relation forte et durable, et de concevoir des défis parallèles qui permettraient à chaque organisation de remplir ses objectifs tout en offrant des avantages terrestres plus larges pour l’humanité. L’Observatoire pour l’innovation du secteur public de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a récemment publié une étude de cas dans son rapport intitulé Surfacing Insights and Experimenting Across Borders [idées émergentes et expérimentation sans frontières] (en anglais seulement) et dans le cadre de sa bibliothèque d’études de cas d’innovations (en anglais seulement).
À l’échelle nationale, le Défi a permis à notre équipe d’établir des liens et de travailler en étroite collaboration avec des experts d’autres ministères, comme Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC), le Conseil national de recherches du Canada (CNRC) et l’Agence canadienne d’inspection des aliments. Grâce à l’expertise technique approfondie qu’ils apportent à l’ASC, ces collaborations ont réellement enrichi la qualité du défi et l’applicabilité aux répercussions terrestres. Les défis et l’espace ont certainement en commun leur capacité à rassembler les gens pour réaliser des objectifs communs!
Mesurer les résultats et se concentrer sur ceux-ci
Enfin, les défis contribuent à modifier la façon dont nous finançons l’innovation au Canada. Les gagnants de chaque phase du Défi ne sont pas simplement récompensés pour leur potentiel ou leur capacité future à concrétiser une idée, et ils ne reçoivent pas non plus de fonds pour couvrir certains types de dépenses. Chaque solution proposée est plutôt rigoureusement évaluée en fonction d’un ensemble de critères d’évaluation. À titre d’exemple, à la phase 2, les prototypes et les produits alimentaires des équipes seront rigoureusement testés dans des laboratoires gouvernementaux. La technologie en soi sera testée pour en déterminer les risques chimiques et biologiques afin de garantir que le processus (à la fois le système de production alimentaire et les aliments qu’il produit) est acceptable et salubre. Les produits alimentaires seront testés pour évaluer trois éléments : la salubrité de l’aliment pour une consommation humaine répétée, sa valeur nutritive et son attrait pour les gens. En établissant ces critères et en les testant directement, nous pouvons nous assurer que le financement va à des initiatives qui répondent réellement aux objectifs du projet.
Un regard vers l’avenir, pour aller vers la Lune et en revenir
Bien que le Défi de l’alimentation dans l’espace lointain fasse participer la communauté et contribue à préparer les innovateurs canadiens à l’espace, toutes les solutions ne seront peut-être pas offertes sur le marché dès que prendra fin le Défi en 2024. Selon la vision de travail de l’ASC en matière de production alimentaire, d’ici le milieu des années 2030, le Canada aura développé des capacités de production alimentaire pour des vols spatiaux habités de longue durée et fourni un ou plusieurs systèmes essentiels à un partenariat international sur le système alimentaire de la surface lunaire, tout en contribuant à l’amélioration des systèmes alimentaires sur Terre. Pour ce faire, nous devrons commencer par mettre à l’essai les technologies au moyen de démonstrateurs au sol. Le projet Naurvik (« le lieu de croissance » en inuktitut), un partenariat entre la communauté de Gjoa Haven au Nunavut, l’Arctic Research Foundation, AAC, le CNRC et l’ASC, est un excellent exemple de la façon dont les démonstrateurs terrestres intégrés aux communautés peuvent établir des liens entre les besoins de la Terre et de l’espace.
Pour reprendre les paroles célèbres de Nelson Mandela : « Cela semble toujours impossible, jusqu’à ce qu’on le fasse », et la création d’un système de production alimentaire lunaire n’est pas une mince affaire. Les « moonshots » (qui signifie « tirs vers la Lune » en anglais) sont une source d’inspiration, car ils nous rappellent que l’innovation et la collaboration peuvent nous permettre de réaliser ce qui semble hors de portée. Les « moonshots » sont considérés comme des objectifs très ambitieux qui nécessitent une participation générale; l’expression trouve son origine dans l’audacieux programme Apollo des années 1960. Des auteurs comme Mariana Mazzucato (en anglais seulement) proposent une vision contemporaine de la manière dont « le premier tir vers la Lune peut servir d’inspiration à la poursuite des “moonshots” d’aujourd’hui et résoudre d’importants problèmes de société ». Si, d’ici la fin des années 2030, le travail effectué pour construire un système de production alimentaire lunaire a contribué à réduire l’insécurité alimentaire dans les environnements difficiles du Canada et les déserts alimentaires du monde, ce sera certainement une répercussion dont nous pourrons être fiers!
Merci pour votre temps!